Ces «fous furieux» qui avaient interdit aux sourds de parler avec les mains

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Père d’une fille sourde, Bertrand Leclair raconte dans un roman passionnant le long combat mené par les partisans de la langue des signesqui fut interdite en France jusqu’en 1977.

Emmanuelle Laborit reçoit le molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans «les Enfants du silence», en 1993.

Personne n’a oublié cette nuit de 1993, au Châtelet, où la belle et ardente Emmanuelle Laborit reçut, des mains d’Edwige Feuillère, le molière de la révélation théâtrale pour son rôle dans «les Enfants du silence». Sous un tonnerre d’applaudissements qu’elle n’entendait pas, mais dont la frénésie lui faisait monter les larmes aux yeux, la comédienne sourde s’adressa au public dans la langue des signes, remercia ses parents de la lui avoir apprise et demanda enfin aux spectateurs de dessiner, avec le pouce et l’index, les anneaux entrelacés du mot «unir».

En revanche, tout le monde a oublié que cette magnifique, inventive et salutaire langue des signes, développée par l’abbé de l’Epée au XVIIIe, fut interdite en France pendant un siècle. Autorisée à partir de 1977, enseignée à partir de 1991, elle ne fut reconnue officiellement, par une loi, qu’en 2005.

C’est au congrès de Milan, en 1880, qu’elle avait été bannie au profit du seul oralisme: réunis en conclave, les plus grands experts – «Des fous furieux, des ayatollahs de la parole pure, des pantins tragiques !», écrit Bertrand Leclair – avaient alors préconisé et même ordonné l’apprentissage de la parole par la voie orthophonique et à l’aide de prothèses auditives.

«Une mimique animale»

Le grand prêtre de cette méthode répressive était l’inventeur du téléphone et de l’hydroptère, Alexander Graham Bell, un Canadien d’origine écossaise, ventriloque à tendance eugéniste, qui enseignait la diction à l’université et apprenait à ceux qu’on appelait les sourds-muets non seulement à articuler les mots, mais aussi à lire sur les lèvres. Il n’avait pas le souci de donner aux sourds le moyen de s’exprimer avec leur propre langue, considérée comme «une mimique animale»; il voulait purement et simplement éradiquer la surdité.

Cette bataille d’Hernani entre les tenants de l’oralisme traditionnel et les partisans de la révolutionnaire langue des signes, Bertrand Leclair la met en scène dans un roman terrible et magistral. Le jeune héros, Julien Laporte, né sourd au début des années 1960, grandit dans une famille bourgeoise du nord de la France. Son père, ancien résistant et patron d’une imprimerie, accepte d’autant moins la surdité de son fils que ses deux autres enfants ne sont pas affligés de ce handicap. Pendant que sa femme s’enferme dans la culpabilité et une compassion sulpicienne, il en fait très tôt une affaire personnelle.

Il juge que Julien est incomplet, mal défini, et qu’il lui incombe de le raccommoder et de l’augmenter. Pour y parvenir, il emprunte aux théories de Bell, dont il ambitionne d’écrire l’hagiographie, à ses principes coercitifs (interdiction de parler avec les mains), à son arsenal d’horribles guide-langue enfournés dans la bouche et d’appareils auditifs qui produisent, le plus souvent, de douloureux sifflements.

Enfermé dans une solitude de plus en plus grande, acculé à la honte, Julien soufre le martyre: «Mon père voulait me réparer, mais je ne suis pas une machine !» Il finit par s’enfuir, à 19 ans, sans se retourner, la haine au ventre. Il ne donnera plus jamais de nouvelles à ses parents. Il ne reviendra dans la maison familiale qu’après leur mort, à l’heure de la succession, escorté de sa femme et de leur fille, également sourdes, pour arpenter le lieu du désastre dont il fut la victime expiatoire et dont, devenu à Paris un professeur respecté, il a réchappé.

Une tragédie du XXe siècle

« Malentendus » n’est pas seulement, sur la surdité, un roman assourdissant. C’est aussi le récit bouleversant de celui qui, pour l’écrire, passe par des moments d’euphorie, de doute, d’expériences théâtrales et d’émotion mal contenue.

Bertrand Leclair, qui excelle dans la mise en abyme et le mentir-vrai (relire «l’Invraisemblable Histoire de Georges Pessant»), est en effet le père d’une fille sourde qu’il aime à la folie, avec les yeux. Un père, écrivain inactuel et indifférent aux modes, qui a bien raison de se méfier de l’autofiction et son cortège de complaisances.

Il sait, et prouve ici avec éclat, que le roman est bien la meilleure façon de faire de l’histoire de la surdité une tragédie du XXe siècle, de sa fille, une héroïne, et de la langue des signes, une libération universelle. «C’est, écrit-il, comme s’il s’agissait de faire descendre la langue dans le corps, pas seulement dans la tête, mais dans tout le corps, de penser avec les mains

Une langue dont on a le troublant sentiment que Bertrand Leclair la reproduit au plus juste dans son livre, conférant à la colère sourde de Julien ou à l’obscurantisme aveugle de son père la force brute, inoubliable, d’une pantomime. En somme, il raconte, avec des gestes universels, une geste familiale. Et il signe.

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8 COMMENTS

  1. Les malentendants voient les mains et les lèvres en gesticulant en même temps. Si non, les oralistes ne comprennent pas les lèvres cousues.

  2. @ laval gagnon, en général, les sourds et malentendants, arrivent à lire les lèvres et à parler, pas distinctement, ainsi à parler avec LSF. Donc eux arrivent à tout faire! Pourquoi pas eux?! o_O

  3. Pour ma part un sourd qui n’est que oraliste est un sourd incomplet… L’implant est une technique de toubib idiot!! quand on enlève les appareils le sourd reste sourd… Oraliser permet aux entendants les comprendre oui, ma
    is la lsf aussi la seul différence est que c’est plus simple pour un entendant d’écouté que de signé…. Peut importe si cela signifit des années d’ortho pour le sourd…. les implants c’est du fric et des cobayes basta…
    Comment des parents peuvent ils accepté d’ouvrir le crâne de leur bb pour y mettre un corps étranger électrique ?

  4. Pour ma part un sourd qui n’est que oraliste est un sourd incomplet… L’implant est une technique de toubib idiot!! quand on enlève les appareils le sourd reste sourd… Oraliser permet aux entendants les comprendre oui, mais la lsf aussi la seul différence est que c’est plus simple pour un entendant d’écouté que de signé…. Peut importe si cela signifit des années d’ortho pour le sourd…. les implants c’est du fric et des cobayes basta…
    Comment des parents peuvent ils accepté d’ouvrir le crâne de leur bb pour y mettre un corps étranger électrique ?

  5. Implant, LSF, ce sont des choix différends, qui sont respectables. Et il n’est pas nécessaire d’ouvrir le crâne pour installer l’implant.
    C’est la solution pour les devenus sourds qui n’ont jamais appris la LSF. Quand aux parents qui choisissent l’implant pour leur enfants, c’est leur choix, ces parents-là font ce qu’ils estiment le mieux pour leur enfant. Ce ne sont pas des bourreaux.
    Chacun fait ce qu’il peut dans sa vie, et personne ne doit juger.
    L’implant me permet de communiquer avec tout le monde, plus facilement qu’avec la LSF.

  6. Juste pour sourire

    la question au lfiste : comment vous faites pour aller à la boucherie d’en bas et dire « Bonjour madame matricon, fait pas chaud pour la saison, je peux avoir deux cotelettespas trop grasses et du mou pour mon chat » ?

    je suis impatient de voir les videos (pas des signes, de la tête de la bouchere).

    Plus sérieusement, comme le dit Isabelle l’implantation comme la non implantation est un choix. C’est un choix repectable, merci d’avance

  7. J’ai l’impression que vous n’avez jamais vu comment les sourds Non Implantés ou I, qui ne parlent pas distinctement, parlent avec les commerçants? J’ai l’impression qu’on ne connaît mal les sourds!! Eh bien qu’ils se débrouillent très bien et ont la patience pour arriver à se comprendre! @ Isabelle, vous avez écrit: C’est la solution pour les devenus sourds qui n’ont jamais appris la LSF mais c’est pas toujours vrai: Je connais un ami, devenu sourd à l’âge de 25 ans, implanté plus tard, mais il regrette de cette pose car son implant présente que 2 sons! il a décidé de parler avec les sourds en LSF car c’est son seul issu de communication. Avec son implant, il n’arrive pas à bien entendre son conjoint et ses enfants lui parler! Donc il est perdu dans le milieu entendant! Donc, il existe bien des inconvénients et des avantages sur les implants. effectivement c’est le choix des parents ou des personnes qui souhaitent ça…Faut voir partout pour connaître la réalité. Cdlmnt MG

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