Ashley Fiolek, la femme qui murmurait à l’oreille des chevaux de sa moto

0
104
Ashley Fiolek fait moins que son âge, et en joue au besoin pour charmer.

Sourde et muette, Ashley Fiolek est la meilleure pilote de motocross du monde.

L’histoire a commencé comme dans d’autres familles, sur d’autres continents, dans d’autres milieux. Une impression encore diffuse, qui s’insinue peu à peu dans l’esprit des parents. Un sentiment qu’on garde trop longtemps pour soi, parce que la différence fait toujours peur: «La petite, tu ne trouves pas qu’elle a de la peine à réagir lorsqu’on l’appelle?»

Le médecin, à qui l’on décide enfin de se confier, se veut rassurant: «Ne vous faites pas de souci, chez beaucoup d’enfants, l’ouïe prend du temps à se développer. Revenez me voir dans six mois.»

Sûr que ça s’est passé ainsi, dans la petite maison de Dearnborn Heights, dans le Michigan, où Roni et Jim Fiolek sont sous le charme de leur petite Ashley, si joueuse, si gaie, si souriante. Si communicative, bien qu’elle ne s’exprime que par des sons étranges, venus du fond de sa gorge. Des sons qui ont un sens pour la petite, pas encore pour les plus grands. «Quand elle a eu 3 ans, nous avons enfin obtenu un diagnostic sérieux», explique Roni Fiolek, la maman de celle qui est devenue une championne.

Ashley était sourde. Elle resterait muette, parce que incapable de comprendre, puis de recopier les mots des autres. C’est elle qui allait devenir une autre, différente; ce sont ses parents qui allaient devoir s’adapter, apprendre le langage des signes, articuler chaque mot pour qu’ils soient le plus parfaitement formés, afin qu’aux mains qui parlent, on y ajoute la bouche qui dessine. Ashley Fiolek est née le 22 octobre 1990 dans le Michigan. Elle est aujourd’hui la meilleure pilote féminine de motocross du monde. Sourde, muette, si heureuse.

Dans les grands talk-shows

Genève, premier week-end de décembre 2011. Comme tous les douze mois, le supercross et ses génies bondissants occupent Palexpo. La sono y est toujours trop forte, la limite des décibels totalement ignorée, la poussière insupportable. Pourtant, ce qui pourrait ressembler à la définition d’un décor infernal cache un succès populaire répété.

Parmi les stars de deux soirs, Ashley Fiolek, toute seule et si brillante sur sa Honda, toujours très entourée dès qu’elle en descend. Ashley qui vous fixe avec ses yeux mutins, qui essaie de vous comprendre en lisant sur votre visage, puis qui s’accroche aux gestes que sa maman lui fait, avec une dextérité jamais prise en défaut: «Je n’arrête pas de lui dire, mais Ashley parle trop vite», sourit sa mère. Sa voix. Trois fois championne des Etats-Unis, lauréate à deux reprises des X-Games, habituée des projecteurs et des talk-shows de grande écoute, Ashley Fiolek est une star que les partenaires s’arrachent, parce qu’elle est une icône du courage, de la persévérance, de l’abnégation. Un sujet idéal pour conte de fées, sauce yankee.

Pensez donc, la petite sourde devenue la reine du monde, Hollywood est déjà sur les rangs: «Je suis comme toutes les jeunes filles de mon âge, j’ai les mêmes goûts, la même vie, les mêmes intérêts, les mêmes envies. Je m’exprime juste dans une langue que l’on parle avec ses mains.» Elle trépigne, Ashley, son estomac encore incertain après le vol nocturne qui l’a amené depuis les Etats-Unis: «J’ai toujours faim. C’est vrai qu’on mange de bonnes glaces ici?» La famille Fiolek a profité du Supercross pour passer quelques jours de vacances en Suisse: papa Jim s’occupe de la moto, maman donne de la voix, pendant que Kiker, le petit frère de 7 ans, découvre un autre monde.

Très vite, pourtant, le doute s’insinue dans cette discussion à trois: n’est-ce pas pénible de devoir répondre toujours aux mêmes questions, de devoir laisser à l’arrière-plan son talent technique, pour faire ressortir son seul handicap?

«J’ai l’habitude, cela fait partie de mon job et cela ne me dérange pas. Je suis différente, certes, mais pas tant que cela. Dès ma première course – elle avait 7 ans – je n’avais qu’un but, devenir la meilleure femme pilote au monde. Cette idée est toujours en moi, chaque heure, chaque jour que je m’entraîne. Si tu as la volonté de réussir, tu peux effacer beaucoup de handicaps. Dieu a voulu que je naisse sourde, je l’accepte, j’aime ma vie, ma situation.» Ses mains s’agitent, sa maman débite les mots. Ses yeux s’illuminent, son sourire irradie, parce qu’elle aime charmer, qu’elle adore subjuguer.

Plus encore, partager: «La première fois que je suis montée sur un podium dans une course de championnat, que j’ai enlevé mon casque et que j’ai répondu aux questions en faisant des signes, les gens ont été choqués. Aujourd’hui, je crois qu’on me connaît. Quand je suis en course, je suis une pilote, personne d’autre

Et, quand elle est dans le civil, elle est devenue un produit qui se vend très bien, merci pour elle, mais aussi une sorte de pasionaria de la différence.

«Dieu ne m’a pas donné l’ouïe, mais il m’a offert, il m’offre tant de choses que j’essaie chaque jour de lui en rendre un peu. Vous parlez de mission? Oui, j’ai parfois l’impression d’être une missionnaire quand je vais raconter mon histoire dans les écoles, dans des grandes entreprises. Et j’adore cela.»

Un don supérieur

Quand elle troque son petit bonnet pour son casque, lorsqu’elle enfourche sa moto de cross, Ashley Fiolek n’est pourtant plus différente. Si ce n’est, peut-être, par son don, nettement supérieur à la moyenne.

Pilote elle est, avec ses bons moments – les victoires –, ses douleurs. Un poignet fracturé? Un vieux souvenir. Sa chute dans la course décisive pour un titre US? Une histoire dont on a parlé, avec cette jeune fille qui relève sa moto, qui repart pour assurer quelques points décisifs et qui ne se rendra compte qu’à l’arrivée qu’elle a terminé son pensum avec une clavicule fracturée. «Je lis la Bible avant chaque course, pour trouver la paix

Ashley Fiolek est un phénomène. Le départ, le premier virage, alors qu’elle ne peut entendre ses adversaires? «Je pilote en sentant les vibrations de ma moto, je soigne particulièrement mes trajectoires, pour éviter les mauvaises surprises. Et puis, par-dessus tout, j’adore réussir le meilleur départ, comme cela, la problématique du premier virage ne se pose pas.»

La voilà qui rit de plus belle. Jeune fille radieuse, bien dans sa peau, si bien dans son âme: «Je reçois parfois des demandes de mariage de la part de fans; j’ai aujourd’hui 21 ans, mais, comme j’en parais beaucoup moins, je joue de mon aspect quand les choses deviennent un peu plus sérieuses et j’explique: «Eh, mon gars, tu vas finir en prison. Tu sais que je n’ai que 15 ans

Ashley est heureuse. Elle a bien mérité sa glace. En Suisse, elles sont très bonnes.

Source : http://www.lematin.ch © 3 Décembre 2011

Écrire un commentaire

Please enter your comment!
Please enter your name here

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.