« La surdité n’est pas un handicap à réparer »

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A l’occasion de la journée mondiale de la surdité, mardi, la comédienne Emmanuelle Laborit nous ouvre les portes de la culture sourde

Comment définissez-vous la culture sourde ?
La culture émane toujours de la langue, et diffère de pays en pays. La langue des sourds est celle des signes, elle est orale, mais pas vocale, ne s’écrit pas et a sa propre construction grammaticale. Ses repères sont uniquement visuels, pas auditifs.

Existe-t-il des figures de référence autour desquelles les sourds du monde entier se retrouvent ?
Quand on rentre dans le monde des sourds, on découvre qu’il a plein de références, et il ne s’agit pas forcément de personnes sourdes. Bernard Mottez par exemple. C’était un sociologue français et entendant, le premier à avoir défendu l’identité sourde. Le premier aussi à dire qu’il ne faut pas nous regarder comme des gens avec des oreilles qui ne fonctionnent pas mais comme des humains à part entière avec une langue et un point de vue sur le monde différents. Pour lui, la surdité est un rapport à l’autre, un partage. Nous sommes dans la même situation de non communication vous et moi : et donc ce n’est pas uniquement moi, la sourde, qui dois faire un effort, vous, l’entendante, aussi. L’interprète n’est pas uniquement là pour moi, elle l’est aussi pour vous.

Vous refusez que la surdité soit considérée comme un handicap, alors que la loi la reconnait comme telle. Pourquoi ?
Parce que le problème des sourds est purement linguistique ! Il ne s’agit pas d’un handicap à réparer, nous avons juste une langue différente. L’Etat laisse aux parents d’enfants sourds la liberté de choisir entre les appareiller, leur poser un implant cochléaire (sur le nerf auditif, ndlr) et leur apprendre la langue des signes. Non ! L’Etat doit dire que la langue des signes est, pour les sourds, la langue première à mettre en avant. Elle répond à un besoin vital et nous permet de trouver notre place dans la société. Bien sûr, apprendre la langue de signes n’empêche pas d’avoir des contacts avec les entendants, bien au contraire. Cette langue nous permet de nous construire et de nous ouvrir aux autres

Avez-vous peur que les implants cochléaires ne servent qu’à essayer de transformer des sourds en entendants et donc à nier l’identité sourde ?
L’implant cochléaire nécessite une intervention chirurgicale très lourde, souvent pratiquée sur des bébés. Ce qui me gène, c’est qu’on promeuve cette solution pour mettre en avant les progrès techniques, sans regarder l’individu. Les médecins ne savent pas quels sont les vrais besoins des personnes sourdes. Même des sourds appareillés ou avec des implants viennent à l’IVT pour apprendre la langue des signes ! Je suis contre la médicalisation et le choix politique qu’on nous impose avec l’implant cochléaire au détriment de la langue des signes.
Quand à la négation de ce que nous sommes, ce n’est pas récent. L’oralisme a longtemps été en conflit avec la langue des signes, qui a même été un temps interdite. Il traine un fantasme collectif selon lequel si on n’entend pas ni ne parle, c’est qu’on n’est pas intelligent. Un déni, c’est difficile.

Quelles difficultés les sourds rencontrent-ils pour être véritablement insérés dans la société ?
La France est très en retard sur beaucoup de points. La loi sur le handicap force les entreprises à embaucher des personnes handicapées. Mais ce sont les compétences qui devraient primer, non ? L’obligation du sous titrages des informations est prévu pour 2010. On est encore loin de l’objectif à atteindre. De plus, on parle là de sous titrage mais où est la place de la langue des signes au sein de la télévision ? Les sourds ont droit d’accéder à l’information. Il n’existe qu’une émission en langue des signes, accessible à tous les publics : L’œil et la main, sur France 5. Les débats de l’Assemblée nationale également sont traduits en langue des signes, et un flash info le matin, c’est tout.
Le problème c’est l’esthétisme. Une personne qui gigote les mains, ça gène. Langue des signes, langue des singes. L’important c’est l’accès à la connaissance, la place qu’on donne à chacun.

Qu’est-ce que des sourds comme des entendants peuvent apprendre et découvrir à l’International Visual Theatre que vous dirigez ?
L’objectif du lieu est la transmission de la culture de la langue des signes. Des formations permettent aux gens d’apprendre cette langue. Pour les sourds, c’est un besoin vital et, pour les entendants, c’est un plus de découvrir cette autre langue, cette autre culture qui passe par les gestes et les expressions du visage. L’IVT est un laboratoire de recherche linguistique, pédagogique et théâtral. La saison théâtrale reprend en novembre et présentera des projets aux styles très différents, avec la participation commune de sourds et d’entendants.

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